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Pardon

PARDON II

 

On avait l'air d'idiots indécis tout en haut du bateau. Je pris alors la décision de se séparer en plusieurs équipes. Une équipe de la machine pour se salir un peu les mimines. Une autre à la passerelle juste pour voir à l’œil si un rocher s'approchait d'un peu trop près. Comment ça c'est le navire qui s'approche ? Du coup j'allais être le commandant, autoproclamé à l'unanimité. Le groupe cuisine se mit de suite à la pêche. Avec un peu de chance ils allaient trouver un peu de matos. Du coup tout le monde prit la fuite à leur poste, me laissant seul. La liberté me donnait déjà le vertige.

 

Alors, je commençai à jouer avec toutes les manettes possibles, mimant quelques ordres, regardant les quelques cartes restées on ne savait pourquoi. La fille du groupe refit surface d'un coup pendant ma danse du commandant. Un vrai chef. « Oh pardon... je peux vous rejoindre à cette danse incroyable ? 

  • Lieutenant ! Vous ne pouvez pas comprendre la danse des chefs !

  • T'es con. Je te ferai remarquer qu'on est pas prêt de partir avec les ancres et les aussières.

  • Pardon ?! Mouillés à quais ? Qui sont ces gens qui ont rangé ce navire ici...

  • Peut-être sont-ils aussi logiques que toi ?

  • Ça ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. On va voir ça ensemble ? »

 

Rien n'était plus jouissif que de faire les crétins sur le pont. De vrais gosses à sauter par dessus les tuyaux. Ce n'était pas loin qu'on trébuche sur les aussières lovées, et glisser entre les treuils. Et voilà les ancres. Et on était déjà essoufflés, trois cents mètres de long le saligaud. Il y avait l'ancre en face du quais qui était remontée et l'autre non. J'imaginais bien qu'on allait pas faire le travail à la main. « L'ancre est plus lourde que toi, t'imagines le boulot ? » Elle me fit un regard noir, je l'aimais plutôt bien celui-là. Et pourtant je sentais bien qu'elle était prête à me passer par dessus bord. Et puis... Mais c'est qu'elle allait vraiment le faire. Je trébuche, elle trébuche, je retrébuche et je... « Pardon ! Pardon ! Pardon ! Non... » Elle me reprend et se joue de moi en me perchant au vide. Ses yeux me fusillent, et finissent par me tuer. J'étais pétrifié par quelque chose de plus profond. Je sentais la rougeur me prendre. Je tentai une grimace :« Tu me plais... »

 

Elle me jetta sur le pont, comme une pièce défectueuse. « C'est maintenant que tu me dis ça ?

  • Parce qu'il y a une règle pour aimer ? Toussai-je.

  • Hmm...

  • Quoi ? Il faudrait que je m'excuse ? Dire pardon, faire semblant de ne pas ressentir ? Alors... si tu veux, oui... pardon.

  • Écoute... ça fait trop pour moi, tu choisis vraiment tes moments. Aujourd'hui je jette l'éponge.

  • Reste au moins avec moi pour jeter l'ancre.

  • Tu vas me tuer... »

 

 

C'était ainsi qu'on coupa net l'étalingure de l'ancre, avec un beau plouf du reste de la chaîne. Un beau plouf de mes sentiments. Un beau plouf de mes pardons. Un commandant qui fait plouf. Pardon à l'amour qui devait avoir honte de moi. Ce jour-là, je m'étais dit que je n'aimais décidément pas aimer. 

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