CHAPITRE I:
Dans les vents de l'enfer et la pluie battante de Zeus, les branches du cerisier se débattaient tant bien que mal. Les fruits de la tempête n'étaient que désolation et damnation. Même l'oiseau gourmand n'osait s'aventurer sur l'arbre fruitier, par peur de se faire labourer les plumes, ou se faire cuir du bec jusqu'au croupion par les foudres du barbu. Il y avait en fait deux cerisiers. On entendait pas mal les corbeaux croasser dans le grand cerisier, noir de fruits. Le deuxième était plus petit aux feuilles verdoyantes et aux fruits étincelants, tels la pomme de Blanche Neige.
Dans cet horrible cataclysme, deux cerises eurent la mauvaise idée de se trouver sur les branches exposées aux gifles permanentes du mistral. Criant de toute leur force et s'attachant avec fidélité à leur queue, les deux victimes ne purent éviter la séparation à leurs Dieux suprêmes que sont ces choses tentaculeusement atroces. Leur arbre les avait abandonnées pour toujours. Prises de panique, elles criaient comme jamais une cerise ne put encore le faire dans l'Histoire de la cerisité. Elles avaient toute deux gagné une fêlure, comme si une bouche s'était dessinée.
A une allure inégalée, elles n'ont décidément par fini de battre les records des Jeux Arbripiques. Pourtant, leur apogée se fit très petit dans leur esprit de cerise, dès qu'elles virent que l'herbe, affûtée comme des piques, se rapprochait. La première qui tomba, venait du grand arbre. Elle était noire et grosse. La tête la première, la douleur était intense mais sa peau n'avait pas souffert. Peu de temps après, l'autre, venue du petit arbre, s'écrasa au sol. Elle était d'un rouge clair et vif. Elle était tombée sur la queue, qui ne sut résister à la pression et s'éjecta de sa propriétaire à plusieurs centaines de millimètres!!!
Par le fruit du hasard, elles se retrouvèrent l'une à côté de l'autre. Par ce temps, heureusement, personne n'ose se mouiller à courir les manger toute crue.
Elles reprirent conscience. D'un instinct et d'une qualité innée, les deux cerises se mirent à crier d'une langue encore jamais entendue:
"Putain, ça sent la merde, j'en ai marre", cria la cerise noire.
"Bon sang, une voix familière", s'extasia la cerise rouge. "Tu crois pas que maintenant qu'on parle, on pourrait pas se cultiver un peu."
"Heu... Bordel! Mais tu vois pas que c'est plutôt ces putains d'humains qui vont nous cultiver là?!"
"Mais t'es vachement noire toi! Tu permets que je t'appelle Nigger?", s’esclaffa t-elle.
"Ouais, alors tu permets que je t'appelle sans queue ni tête? Gros Malin!" s'indigna Nigger.
"Ca se passait comment chez toi, Nigger?"
"EGALITE, EGALITE, EGALITE... Ben tu sais quoi, c'est vachement égalitaire. On te bouffe et on te fout dans une boîte qui pue encore plus que cet endroit. Pas de privilégiés, toutes concernées. Moi, j'te dis, je suis bien contente d'être tombée dans cette merde. Personne ne me voudra. Et puis FRATERNITE, FRATERNITE,FRATERNITE... Et ma queue c'est de la fraise? Même les collègues ne sont plus liées, on a beau avoir les mêmes branches, la vision d'une vie solidaire n'existe plus. LIBERTE, LIBERTE, LIBERTE... je me la fout jusqu'au noyau! C'est vraiment trop bien la liberté. Maintenant tu as le loisir de t'écraser et de te faire manger par les deux bouts. Je t'en fouterais bien de la liberté, mais si c'est celle pour se fouetter au martinet librement, je passe mon tour."
"Bah merde."