Une nuit, orageuse et chaude, un lion destiné à régner sur ses terres, où il gardait l'harmonie de la nature, accourrait reprendre son chez-lui. Son instinct l'avait amené à stopper sa chasse à la proie perdue. Dans la folle course, il apercevait, à travers sa grande crinière, l'herbe morte et les arbres noirs qui pointaient le soleil et accrochaient les éclairs par le bout des branches, en sortant de la jungle. Les cadavres d'animaux jonchaient le sable où l'on pouvait voir les crânes de rhinocéros, à la corne coupée, et des têtes d'éléphants sans défense. Derrière lui, s'éloignait cette forêt dense, vide d'âmes sous la couverture d'un liquide noir qui sent l’intrus, et embourbe tous ceux s'approchant jusqu'à asphyxier même l'air alentour. Le galop puissant du lion soulevait le sable recouvrant la savane. La fatigue crachait ses larmes et les muscles amaigris souffraient la guerre de succession de l'Homme. En s'approchant des rochers dominants du refuge, des bruits étranges résonnaient au loin. Ce n'était en fait que le combat d'Humains pour des ressources encore plus rares où ces seules orphelines furent pillées dans l'avidité. Quelques hyènes rampaient, la langue pendue et rappant le sol aride. Les pas royaux devenaient moins rapides sur la route des morts. Les rois déchus pleuraient du haut des nuages alors que ceux-ci n'avaient plus la force d’irriguer l'espoir, le monde d'en bas. Ralentissant pour observer les os scrutés par l’œuvre de mains étrangères, le dernier roi naturel lâchait la seule pluie du printemps.
Il ne comprenait plus rien et son cœur s'emballait. Rien qu'il n'eut fait ne lui semblait irresponsable. Il croyait sa place légitime. L'horrible spectacle se voyait d'une erreur, un crime. Un engrenage avait sauté comme une antilope fuyant le léopard. Une pièce faisait un vacarme tel une horde de gnous apeurés. A ce jour, ils étaient étendus au sol où les cimetières se formaient comme ceux des éléphants mais plus d'une manière involontaire.
Sa pensée le replongeait dans les récits contés par ses ancêtres et son père, où la savane verdoyante dominait les terres, où même les hyènes riaient de joie. Alors que l'époque des couleurs de la nature fusionnait à l'Homme vierge d'arme destructrice démesurée, la beauté du système parfaitement construit sur le hasard de l'équilibre. Tous chassant mesurablement. Lances, arcs. Les modèles archaïques dépassaient d'ingéniosité l'évolution forcée de la brutalité des technologies. Depuis, le temps achevait même la souffrance par les sécheresses répétées.
Il regagna le refuge des grands rochers où les lionnes et leurs progénitures tremblaient de faim et de peur. Revenu la mâchoire vide, les mères tristes rugirent comme des bébés impuissants. Toutes se soulevèrent jusqu'au grand lion. Les treize silhouettes entamaient les pas sur les dernières forces. De face, la colère accumulée rageait pour déferler la tempête sans vent.
Au loin, une file impressionnante d'Hommes marchaient sur le territoire royal, fuyant l'outrage de la soif et de la guerre. Deux espèces se rapprochaient fuyant le même danger de la disparition, six pieds sous sable. La meute courut à la chasse des paysans sans défense. La débandade s’amplifiait des coups de griffe et de croc. Les félins ne mâchaient pas leurs mots et insultaient l'horreur de l'univers. La chair volante, le sang séchant sur la terre aride, les marques de la bataille s’imprégnaient de vengeance insulaire. Le festin de cris s'achevait dans le silence de la nuit aux orages éteints, alors que les mitrailles continuaient le massacre dans l'ombre du royaume en péril. Gavée des nombreuses proies maigres, la bande de lions avait la vie pour un certain temps, les provisions à la gueule. Le pacte de l'équilibre naturel avait été rompu sur l'infidélité envers la nature, alors que les ancêtres africains avaient respecté ce qui semblait le plus justifié, l'amour qu'ils donnaient s'égalait à l'amour qui était rendu, celui qui n'existait plus.
Même les mots n'y pouvait rien, et la poésie de la nature s’évanouissait la ramenant six pieds sous terre, où seuls les vers pouvaient régner en maître mangeant l'âme de la Nature morte poétique.