Chapitre IV:
Au plus grand désarroi des amateurs de sang, les cerises s'étaient évanouis devant l'horrible spectacle que leur proposait l'humain sans scrupule. A leur réveil, les étoiles et les poussins tournaient encore autour des futurs petits arbres. Ils étaient bouleversés, ce qui est plutôt inquiètant pour des cerises. Comme si les deux individus avaient bu tout l'alcool du monde vinicole, Ils se regardèrent et la gueule de bois avait pris le pas sur l'esprit des arbres. Et encore, ils touchent du bois. Pour ainsi dire, une péninsule verte presque ragoutante poussait sur chacun des noyaux. On pouvait sentir la souffrance silencieuse. L'enracinement ne pouvait qu'attacher leur esprit à une volonté de liberté inouie. Sans qu'ils ne puissent rien faire, des chaînes poussaient. Leur mort était juste désirée par elles-même. Pourtant la vie résistait et leur donnait tout. Les premières feuilles, gravées de leurs nervures comme une puce électronique, prenaient le soleil comme des panneaux solaires.
Pourquoi nous, se disaient-ils. Est ce qu'ils méritent de voir des congénaires se faire mettre en confiture, se faire écraser sous les molaires d'un dictateur. Encore fragiles, un seul coup de vent saurait les déraciner pour les envoyer dans l'enfer pépinièrique. Ils se sentaient abandonnés et emprisonnés par un monde artificiel. Même l'amitié qu'ils se procuraient n'avait pas plus d'importance qu'un triangle dans un orchestre symphonique. Tout semblait aspirer la moindre sève de leurs feuilles. La mère nature paraissait lointaine et la brise matinale ne soufflait plus comme sur l'arbre maternel. L'air climatisé sentait bien mauvais, le climat ambiant et l'horizon ne sonnaient pas rond au fond de leur bois sans voix. Leur impuissance effaçait chaque voie d'espoir comme si le chemin de leurs branches ne trouvait pas la route et tournait en rond sans que leur esprit ne puisse y faire quelque chose. N'ayant le choix que de vivre ainsi, sans qu'ils ne puissent pousser un cri.